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Cuba 1666

A. O. OEXMELIN décrit l’île de Cuba comme suit en 1666 :
« L’île de Cuba, qui est située sous le trois centième degré de longitude, s’étend de d’Orient en Occident depuis le vingtième jusqu’au vingt-troisième degré de latitude septentionale. Elle a quatre cents lieues française de tour, deux cents de longueur et cinquante de largeur. On y voit de grandes montagnes qui renferment des mines de cuivre, d’argent et d’or; mais pas une n’est ouverte. Elle a une quantité de prairies, que les Espagnols nomment savanas, remplies de beaucoup de bétail, tant privé que sauvage. Elle est aussi peuplée de sangliers, de taureaux et de chevaux que l’île de Saint-Domingue.

On y trouve les mêmes arbres, plantes, reptiles, oiseaux et insectes. Mais par rapport aux oiseaux, il y a là beaucoup plus de marchands qu’on en trouve sur l’autre île. Ces oiseaux nommés marchands se répartissent en deux sortes : la première ressemble à celle dont j’ai parlé; la seconde est de la grosseur et de la couleur de l’épervier, avec un gros bec orangé.

Ces oiseaux font une grande destruction et ne sont pas comme ceux de leur espèce qui ne mangent que des bêtes mortes. Ceux-ci s’attaquent aux veaux et aux poulains qui n’ont pas encore la force de se sauver. Les Espagnols ont fait inutilement tout ce qu’ils ont pu pour les détruire et ne savent d’où ols viennet, car on ne trouve jamais leurs nids.

On ne voit point de corbeaux sur cette île, comme sur celle de Saint-Domingue; et cela est d’autant plus surprenant, qu’elles sont assez voisines l’une de l’autre.

Les Indiens sauvages de l’île Saint-Domingue ont voulu peupler celles de Saint-Vincent, de la Tortue et de Cuba, de serpents qu’ils ont apportés des îles de Sainte-Lucie et de la Martinique; cependant on n’y en a point rencontré, quoique plusieurs chasseurs français y aient pris garde. Il est certain qu’on ne trouve dans l’île de Cuba aucun animal venimeux.

Cette île est entourée d’une quantité prodigieuse de etites îles que les Espagnols et les Français nomment Cayes. Elle a aussi de très beaux ports, des rivières et des havres, où l’on voit des villes fort marchandes du côté du midi, vers l’Orient; et trois fameuses baies, qui pourraient contenir une grande quantité de navires ; savoir Puerto Escondilo, qui veut dire Port-Caché, parce qu’on en voit point l’entrée qui est fort étroite; Le Port-de-Palme et le beau Port de Saint-Jago, où il y a une ville de même nom, fort marchande et où aborde tous les ans plusieurs navires qui viennent des îles Canaries, chargés de vin d’Espagne, avec toutes sorte de marchandises du pays. Ils échangent ces marchandises contre des cuirs, du sucre et du tabac.

Le gouverneur de cette ville dépend du roi directement, et a sous sa domination la moitié de l’île, avec le bourg de Bayame, les villes du Port-au-Prince, de Los cayos et de Baracoa. Quant à la justice politique et civile, elle dépend de l’audience présidiale de Saint-Domingue. Il y a aussi un évêque dont l’autorité et la juridiction s’étendent dans toute l’étendue du gouvernement. Tout le commerce que ce font ces villes et ces bourgs ne consiste qu’en cuirs, en sucre, en tabac et en confirture sèches, qui se transportent en plusieurs endroits de l’Amérique et même en Espagne.

Sortant du port de Saint-Jago, et en allant le long de la côte, on rencontre une grande pointe qui s’avance en mer; c’est ce qu’on appelle le cap de Crux, et il est très dangeureux d’y aborder, à cause de quantité de récifs qui sont aux environs. En doublant ce cap on entre dans une baie appelée le golfe de Saint-Julien, remplie de petites îles où les aventuriers vont souvent raccommoder leurs navires.

Dans le fond de ce golfe est le bourg de Bayame que j’ai déjà nommé. De l’autre côté, en suivant la côte, est le port de Sainte-Marie, qui est celui de la ville, nommée le Port-au-Prince : ville champêtre au milieu des prairies où les Espagnols ont quantité de hattos, qui sont des lieux où ils nourrissent des bêtes à cornes pour en avoir le suif et les cuirs. Ils possèdent encore des materias, qui sont des lieux où les boucaniers se retirent pour tuer des bêtes sauvages et y faire sécher les cuirs. C’est de là que viennent tous ces cuirs qu’on estime tant en Europe et qu’on nomme cuirs de Havane; parce que de la ville du Port-au-Prince, on les porte à La Havane, qui est la ville capitale de cette île, afin d’être embarqués por l’Espagne, où ils passent dans toutes les autres contrées de l’Europe.

Le long de cette même côte, on trouve le bourg de Saint-Esprit et la petite ville de la Trinité, qui a un assez beau port, fort accesible et très commode pour les navires. Tout le trafic du bourg et de cette ville en consiste qu’en tabac, que l’on transporte en tous les endroits des indes et même en Espagne, où on le met en poudre. C’est ce bon tabac qu’on a par toute l’Europe, et qu’on nomme tabac de Séville.

Dans l’Amérique on en use fort peu en poudre, mais on fume beaucoup. Des feuilles de tabac qui ne sont point filées, on fait de petits boulets que les Espagnols nomment gigarros et qui se fument sans pipe.

A dix ou douze lieues de la Trinité, il y a un port nommé par les Espagnols le golfe de Xagua et par les Français le Grand Port. J’avoue que jamais je n’en ai vu de si beau ni de si commode. Son entrée est comme un canal de la portée d’un canon de trois livres de balle, sa largeur d’une portée de pistolet. Ce canal est bordé de rochers, aussi égaux entre eux que le seraient des murailles faites exprès, ce qui forme une espèce de quai des deux côtés. Il y a assez de profondeur pour faire entrer les plus grands navires. Aux environs du port, les Espagnols ont des parcs, où ils nourrissent les porcs ; ils nomment ces lieux corrals. Ils ont ordinairement un paysan avec sa famille pour gouverner ce corral, qui consiste en trois ou quatre grands parcs, fait de certains pieux de l’arbre nommé monbain, lequel, étant planté en terre, prend aussitôt racine, comme les saules en Europe. De cette manière, ils font des palissades, qui par succession de temps deviennent de grands arbres. Leurs porcs ne leur coûtent rien à nourrir ; car ils n’établissent leurs corrals qu’en des lieux où il se trouve quantité de palmistes, lataniers, brignoliers , cormiers, monbains, abricotiers, genipayers, acomas et plusieurs autres. Ces arbres, dont les uns cessent de fleurir quand les autres commencent, produisent, pendant tout le cours de l’année, des semences de toutes espèces, dont les porcs vivent ; de sorte que celui qui gouverne le corral n’a autre chose à faire que de laisser aller les porcs le matin, il les rappelle le soir, et ceux-ci ne manquent jamais de revenir.

Il y a des espagnols à qui ces corrals rapportent plus de cinq à six milles écus par an, sans faire de grande dépense ; mais aussi ils courrent le risque d’être pillé par les corsaires, qui viennent enlever les bêtes pour ravitailler leurs vaisseaux. Les porcs ont beau être cachés au milier des bois, les corsaires ne laissent pas de les trouver ; car lorsqu’ils prennet quelque Espagnol, ils lui donnent la gêne, pour lui fire déclarer le lieu où ils sont, et celui-ci les y conduit.

Depuis le port de Xagua jusqu’à Montamano, il y a beaucoup de corrals. Vis-à-vis de Montamano, on voit l’île de Pinos, ainsi nommée à cuase des pins qu’elle produit en abondance. Cette île n’est point habitée, on y voit seulement quelques Espagnols qui y vont pêcher des tortues. Il y a aussi des endroits où les aventuriers vont souvent racommoder leurs vaisseaux.

Cette île est pleine de crocodiles, qui ne vont que rarement à l’eau et qui sont bien différents de ceux qu’on appelle en Amérique caïmans ; car ils ne sentent point le musc comme eux, et au lieu de fuir les hommes ils courent après eux. On a vu beuacoup de gens qui en ont été mangés, comme je raporterai dans la suite un exemple dont j’ai été témoin. Il y a déjà longtemps que les Espagnols ont voulu peupler cette île de boeufs et de vaches, mais ces animaux les détruisent de manière qu’on n’y en trouve que très peu.

Le terroir de cette île est sablonneux ; ce qui fait qu’elle ne produit que des pins, de petits arbres et quantité de grandes herbes que la chaleur du soleil a bientôt desséchées. Depuis cette île jusqu’au cap de Corrientes, il y a encore plusieurs corrals, parce que le pays y est bon et très beau. De là on va au cap de Saint-Antoine qui est à la pointe de l’occident de l’île ; et depuis cette pointe jusqu’à la Havane, il y a plusieurs beaux ports.

La Havane est le ville capitale de l’île de Cuba et une des plus grandes et des plus belles de toute l’Amérique. Sa population dépasse 20 000 habitants ; c’est là que tous les navires, qui partent de l’Espagne pour l’Amérique, viennent mouiller en dernier lieu, afin d’y prendre ce dont ils ont besoin pour retourner en Espagne. Cette ville gouverne la moitié de l’île es a sous elle le Saint-Esprit, la Trinité, Santa-Cruz et plusieurs autres petits bourgs et villages. On y entretient beaucoup de petits vaisseaux qui naviguent à Campêche, à la Nouvelle-Espagne et à la Floride, pour trafiquer. Cette ville a un gouverneur qui dépend immédiatement du roi et une forte garnison.

Depuis cette ville jusqu’à la pointe de Mayesi, qui est à l’orient de l’île, on ne rencontre de considérable que la fameuse baie de Mataça, où le célèbre Pieters Heyn, amiral de Hollande, battit le flotte des galions du roi d’Espagne, et le pris presque toute en 1627 ; ce qui remit les Provinces-Unies en état de lui fiare la guerre par les immenses richesses dont cette flotte était chargée. Depuis là jusqu’à la pointe de Mayesi, on trouve Santa-Cruz. Voici pourquoi on lui a donné ce nom :
Un soldat de mauvaise vie, de la province de Charcas, craignant la justice qui le recherchait pour ses crimes, entra bien avant dans ce pays et fut bien reçu par ceux qui l’habitaient. S’étant aperçu que ceux-ci souffraient beaucoup d’une grande disette d’eau, et que pour en faire tomber du ciel ils faisaient quantité de cérémonies superstitieuses, il leur représenta que s’ils voulaient faire ce qu’il leur dirait, aussitôt ils en auraient en abondance. Ils y consentirent : à l’instant le soldat fit une grande croix, qu’il planta en un lieu éminent, leur disant qu’ils fissent là leur adoration et qu’ils demandassent de l’eau ; ce qu’ils firent. Dans le même instant, chose merveilleuse ! il plut excessivement et, depuis ce temps-là, ces peuples ont eu tant de dévotion à la Sainte Croix, qu’ayant eu recours à elle dans leurs besoins, ils ont obtenu tout ce qu’ils souhaitaient. Ils ont rompu leurs idoles, ils ont demandé des prédicateurs et le baptême. C’est là ‘origine du nom de Sainte-Croix, que cette province porte aujourd’hui.

Après santa-Cruz, on trouve la ville des cayes de Baracoa. Il y a là le long de cette côte quantité de petites îles, nommées le Cayes du Nord, où les aventuriers vont chercher fortune. Ils y prennent des barques chargées de cuirs et de tabac pour le compte de La Havane, où de l’argent pour acheter ces marchandises ; et c’est cet argent qui tente le plus les aventuriers. En voilà assez pour faire comprendre au lecteur ce qu’est l’île de Cuba. »

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